Les problèmes liés à la richesse ou au fait d'avoir tout ce que l'on désire · Blog Psychanalyste à Madrid

Les problèmes liés à la richesse ou au fait d'avoir tout ce que l'on désire

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(0) 28/04/2026 16:27h
Les problèmes liés à la richesse ou au fait d'avoir tout ce que l'on désire

La société contemporaine est fascinée par l'argent et les personnes fortunées. Les objets et les expériences exclusifs auxquels l'argent donne accès sont présentés comme les biens les plus désirables. Nous sommes invités à croire que ce monde est un déstilé de choses merveilleuses et passionnantes, où les gens qui y habitent ont réussi à se dégager, définitivement, des préocupations banals. 
 
Cependant, si nous examinons le contexte évolutif et psychologique dans lequel l’être humain a évolué, nous constaterons que posséder beaucoup d'argent, ou avoir ce que l'on veut, entraine souvent des coûts inattendus. Commeçons par notre contexte évolutif.

LE CONTEXTE ÉVOLUTIF

Presque tous les animaux ont évolué dans des écosystèmes où la rareté des ressources, l’incertitude et l’exposition constante au danger sont la norme. Le risque de mort dû au manque d’aliments, aux blessures, aux maladies, aux rivaux ou aux prédateurs est une constante. Pour faire face à ces risques, les animaux ont mis au point des stratégies complexes qui augmentent leurs taux de survie et leur aptitude reproductive. Le succès dépend de leurs gènes, de l’environnement spécifique dans lequel ils vivent et de leur coopération sociale s’il s’agit d’animaux sociaux. 

Pour les animaux dotés d’un système nerveux et d’un cerveau, ceux-ci ont été programmés au cours de l’évolution pour fonctionner de manière optimale dans ces environnements dangereux et pauvres en ressources, et pour être capables de résister à des épreuves continuelles. Leur système nerveux est conçu pour s’épanouir dans des conditions difficiles et pour récompenser les comportements qui mènent à une vie plus longue et à la production d’une progéniture en bonne santé.

Pour la grande majorité des animaux, l’existence est un jeu relativement difficile et de courte durée dans leur environnement naturel. La plupart tentent de survivre et de se reproduire, puis meurent jeunes. Les êtres humains, jusqu’à très récemment, n’ont pas fait exception. Pendant la majeure partie de l’histoire de notre espèce, l’Homo sapiens, apparu il y a environ 300 000 ans, l’espérance de vie moyenne était de 24 à 33 ans. Les complications à l’accouchement, les maladies infectieuses, la malnutrition, la famine et l’usure due à des conditions de vie difficiles ont écourté la plupart des vies, d’une manière inimaginable pour la plupart d’entre nous aujourd’hui.  

Un changement capital

Mais la révolution industrielle, qui a débuté vers les années 1760, puis l'amélioration de l’alimentation, le développement des antibiotiques, la généralisation de la vaccination et l'amélioration de l'hygiène ont tout changé. La mortalité infantile a chuté et la nourriture est devenue abondante. Les êtres humains ne mouraient presque plus de maladies infectieuses, ils étaient pour la plupart à l'abri des prédateurs et des intempéries, et l'espérance de vie moyenne mondiale est passée à 74 ans aujourd'hui, et à environ 81 ans dans les pays technologiquement développés. 

Cela a conduit à un immense succès reproductif et expansionniste en tant qu'espèce. 

On ne saurait trop insister sur l’ampleur et la rapidité de ce changement, survenu principalement au XXe siècle, à l’échelle de l’évolution. Il est établi que le genre Homo est apparu il y a environ 2,8 millions d’années. Ces changements se sont produits en une fraction infime du temps qu’il nous a fallu pour devenir ce que nous sommes, et notre environnement actuel n’a plus rien à voir avec celui dans lequel nous avons évolué pour survivre et nous reproduire, la savane africaine.

Grâce à la révolution industrielle et à tout ce qui l'a accompagnée, le cerveau humain, qui soutient des capacités cognitives avancées telles que le langage complexe, la planification à long terme, la résolution de problèmes, la coopération et le raisonnement abstrait, a réussi à transformer radicalement l'habitat dans lequel il a évolué. Dans une rupture stupéfiante avec les contraintes de son environnement naturel, le cerveau humain a réussi à créer des conditions dans lesquelles l'abondance, la certitude et la sécurité constantes, par rapport à l'environnement dans lequel l'Homo sapiens a évolué, sont devenues la norme pour la plupart des gens, et certainement pour quiconque lit cet article.

Mais cela n'a pas été sans coût.

Notre programmation évolutive

Le dilemme réside dans le fait que notre câblage interne, et ses systèmes de récompense, n’ont pas changé. Nous avons évolué dans les conditions de pénurie et de danger des sociétés de chasseurs-cueilleurs, et nous sommes conçus pour cela ; nos gènes n’ont pas encore rattrapé notre nouvel environnement. 

Ni physiquement ni émotionnellement, nous ne sommes faits pour une abondance, une gratification, une certitude et une sécurité constantes. Nos corps et nos esprits ne s’épanouissent pas dans l’inactivité, le plaisir et la facilité que celles-ci offrent. En fait, c’est le contraire qui se produit : ils ont tendance à se détériorer dans ces conditions ; les corps s’affaiblissent, deviennent obèses et malades ; les esprits perdent leur sens du but, ne tirent plus de fierté de leurs réalisations, se sentent vides et dénués de sens.

Le paradoxe fondamental est que ce que nous sommes programmés, d’un point de vue évolutif, à désirer – l’abondance, la gratification, la certitude et la sécurité – afin de pouvoir nous reproduire avec succès, nuit à notre santé physique et à notre bien-être émotionnel lorsqu’il y en a trop. 

La programmation évolutive qui s’est inscrite en nous au fil de millénaires de petites mutations génétiques vise à atteindre l’abondance, la gratification, la certitude et la sécurité qui mènent au succès reproductif dans un environnement où ces éléments étaient très difficiles à obtenir, où la frustration régulière de ces désirs était la norme, et où des efforts constants devaient être déployés pour tenter de satisfaire des besoins et des désirs bien plus fondamentaux. 

Nous sommes faits pour la frustration et l’effort, mais aujourd’hui, la satisfaction des besoins et des désirs est la règle. Nous voulons une gratification constante, mais nous n’y sommes pas préparés.

L'accès facile au plaisir et la sécurité face au danger, sous quelque forme que ce soit, nous conduisent généralement à l'excès, car notre programmation évolutive est conçue pour la rareté du plaisir et le danger constant. Auparavant, l'accès facile au plaisir était très rarement possible. Notre attirance pour la nourriture, en particulier les sucres et les graisses riches en énergie, pour le sexe, le confort, l’acceptation sociale, les stimuli visuels colorés, ainsi que l’attention que nous portons aux signes potentiels de danger, sont des motivations extrêmement puissantes qu’il est difficile de surmonter, car elles sont essentielles à la survie et à la reproduction dans un environnement hostile et dangereux. Notre tendance naturelle sera de vouloir les satisfaire ou y répondre immédiatement, et il faut un long processus d’apprentissage, commençant dès l’enfance, pour acquérir une vision à long terme et l’autodiscipline nécessaires pour ne pas le faire.

C'est là que réside le lien entre la biologie, l'évolution et la psychanalyse : satisfaire un désir ou le frustrer. Remontons donc à l'intérieur de nous-mêmes, au début de la vie de chaque être humain, dans un scénario où la mère et le bébé sont raisonnablement en bonne santé. 

LE CONTEXTE PSYCHOLOGIQUE

Lorsqu’un être humain naît, il est totalement impuissant et dépendant de sa mère. Ses besoins fondamentaux en matière d’alimentation, d’attachement, de confort physique, d’apaisement et d’hygiène doivent être satisfaits par une mère attentive, ou par quelqu’un d’autre, pour qu’il puisse survivre.

Les mères renoncent temporairement à une grande partie de leur propre vie et de leurs propres rythmes afin de s’adapter pour satisfaire les besoins et les rythmes de leur bébé, créant ainsi une sorte d’environnement magique pour le bébé où ses besoins sont, si tout se passe raisonnablement bien, pratiquement satisfaits dès qu’ils se manifestent. Les mères acceptent volontiers cette transformation de leur existence pour s’adapter à leurs bébés, car elles savent instinctivement et sentent que les nouveau-nés ne supportent pas beaucoup de frustration. Cela ne signifie pas qu’il y ait une adéquation parfaite entre les deux, ni qu’il n’y ait aucune frustration, mais cela signifie que, dans l’ensemble, les expériences satisfaisantes sont nettement plus nombreuses que les expériences frustrantes pour le bébé. 

Une illusion protectrice

Comme les bébés n’ont pas encore de sens bien défini de soi et de séparation, et ne peuvent pas encore réaliser qu’ils dépendent entièrement de quelqu’un d’autre qui est différent d’eux, ces satisfactions régulières de leurs besoins, au fur et à mesure qu’ils se manifestent, contribuent à un sentiment appelé omnipotence chez le bébé. Les soins de la mère génèrent chez le bébé une illusion d’omnipotence indispensable qui lui donne le sentiment d’être en sécurité, tout-puissant, et, comme il ne sait pas encore vraiment que sa mère est une personne totalement différente qui lui fournit presque tout ce dont il a besoin, il a l’impression qu’il crée en fait ses propres satisfactions au fur et à mesure que les besoins apparaissent, et qu’il peut tout contrôler. Le bébé vit dans un état d’esprit où « quand j’en ai besoin, cela apparaît ». 

Cette illusion, co-créée par la mère sensible et son bébé à ce stade de développement, est vitale pour protéger le bébé de la prise de conscience de l’étendue de son impuissance réelle, une expérience qui entraînerait une anxiété et une détresse extrêmes et qui, si elle était ressentie trop souvent, engendrerait une psychopathologie grave.

À mesure que le bébé grandit, l’expérience constante et prévisible de la satisfaction de ses besoins, dans l’illusion magique et omnipotente créée avec sa mère, nourrit lentement un sentiment de sécurité intérieure, une conviction profonde que la satisfaction viendra, une confiance fondamentale qui contribue à une maturation progressive de la capacité à tolérer la frustration. 

Lorsque le bébé ressent un besoin, il commence à être capable de se souvenir et d’imaginer la satisfaction de ce besoin dans son esprit, et cette satisfaction mémorisée et imaginée lui permet d’attendre un peu. Il développe un sens du temps. La mère le ressent et le cultive en fonction des capacités de développement de l’enfant, en augmentant lentement les intervalles de temps entre le moment où l’enfant désire quelque chose et celui où il l’obtient, renforçant ainsi sa capacité à tolérer la frustration. Une mère ne réagit pas de la même manière aux pleurs de son nouveau-né qui réclame le sein qu’aux demandes de son enfant de trois ans qui dit vouloir un beignet quinze minutes avant l’heure du déjeuner. La mère apprend progressivement à l’enfant à différer la gratification.
 
C'est crucial.

Repousser la gratification

La capacité à différer la gratification et à tolérer la frustration pour atteindre des objectifs à long terme plus élevés et plus précieux – à ne pas confondre avec l’auto-privation masochiste ou l’ostentation de la vertu – est sans doute l’une des réalisations les plus importantes du développement de l’enfant, et l’un des plus beaux cadeaux qu’un parent puisse lui offrir. Elle fait la différence entre être contrôlé par ses envies du moment et être libre de choisir une voie plus productive ; elle libère l’enfant de l’esclavage de ses passions et fait du futur adulte le maître de sa vie. 

C'est de là que découle l'idée communément admise selon laquelle il n'est pas judicieux de gâter les enfants. Donner aux enfants tout ce qu'ils veulent, ou satisfaire rapidement leurs désirs, peut sembler agréable à court terme, mais cela les enferme dans une dépendance infantile vis-à-vis des autres, ou les rend dépendants des biens matériels, et freine le développement de leur autonomie, de leur créativité et de leur détermination. Sans parler du désavantage social considérable que représente le fait d'être gâté, une qualité que peu de gens apprécient.  

À mesure que l'enfant grandit, il commence à développer à la fois la capacité de réfléchir à la manière de satisfaire ses souhaits et ses besoins, et l'aptitude à passer à l'action.  Si le parent ne satisfait pas immédiatement les désirs de l’enfant, cette capacité et cette aptitude se développeront lentement ; elles suscitent un sentiment d’efficacité, qui commence par une pensée intime : « Je peux le faire ! », puis évolue vers un : « Regarde ce que je peux faire, maman/papa ! », avant de s’intérioriser sous la forme d’un sentiment d’autonomie et de fierté. Ce sont là les fondements d’une estime de soi et d’un sens de l’objectif stables.

Ainsi, l’évolution biologique et le développement psychologique vont de pair. Pour qu’un individu survive et grandisse, ses besoins fondamentaux doivent être suffisamment satisfaits, mais pour qu’il s’épanouisse et se développe pleinement, il doit également faire face à certaines difficultés et frustrations qu’il apprend à surmonter.

Notre monde actuel rend cette seconde partie plus difficile pour nous tous qu’elle ne l’a jamais été, et une grande partie des défis de l’éducation des enfants aujourd’hui consiste à leur enseigner la maîtrise de soi et la discipline dans un environnement où ils pourraient, plus ou moins, avoir tout ce qu’ils veulent. Pour ajouter à la difficulté, nous sommes tous entourés de produits – matériels, technologiques, physiques, alimentaires – qui sont ingénieusement conçus pour être des stimuli surnormaux, des signaux auxquels il est très difficile de résister car ils surstimulent nos systèmes de récompense et prennent le pas sur notre maîtrise de soi réfléchie.

Ces problèmes sont encore plus aigus pour les personnes très fortunées, car l’argent offre des attraits matériels et psychologiques presque irrésistibles.

LES PROBLÈMES SPÉCIFIQUES DE LA RICHESSE

Sur le plan matériel, la richesse porte en elle la promesse ultime de facilité, de plaisir, de sécurité et d’abondance, ce que nous pensons vouloir. Les besoins fondamentaux sont entièrement oubliés, la satisfaction des désirs simples devient insipide, et ils sont remplacés par des appétits de plus en plus sélectifs, car ceux qui étaient autrefois légèrement hors de notre portée, désormais si facilement accessibles, perdent leur attrait. Captivés par l’illusion que la frustration et le manque peuvent être bannis, une spirale d’aspirations matérielles grandissantes se met en marche. 

Le problème est qu’au-delà d’un seuil rapidement atteint, l’abondance satisfait de moins en moins, la nouveauté s’évapore de plus en plus vite, et au lieu de nourrir un besoin profond ou de créer du sens, elle fait tout le contraire. Elle sature la vie de futilités et engendre une soif de plus en plus insatiable de stimuli nouveaux et variés, désespérément orientés vers l’objectif de plus en plus inaccessible de tenir la frustration à distance. À tous égards, cela est presque impossible à distinguer d’une drogue, où le plaisir initial a disparu et où il ne reste plus qu’à tenter d’éviter la frustration. Un autre paradoxe : chercher à dissiper toutes les frustrations ordinaires par des moyens matériels condamne à une frustration existentielle et sans répit. 

Psychologiquement, la richesse est souvent assimilée à la promesse d’une liberté de tout besoin ou de toute dépendance affective envers quiconque : plongé dans un état d’autosuffisance, on peut se sentir au-dessus de la mêlée, spécial et unique. Au lieu de devoir tenir compte des souhaits ou des sentiments d’autrui, de devoir faire des compromis ou attendre, ou de devoir faire les choses soi-même, on peut mobiliser un groupe de personnes dont le travail consiste à satisfaire ses souhaits le plus rapidement possible, sans formuler d’exigences de leur part. 

Retour au paradis

Si cela vous semble familier, c’est que vous aurez reconnu que l’argent tend à exercer une formidable attraction régressive vers le fantasme de la toute-puissance infantile, qui va de pair avec l’impuissance. Le désir de retourner au paradis perdu réside quelque part en chacun de nous, à des degrés divers, et l’argent offre l’espoir illusoire de retrouver cette phase enchantée. Encore un paradoxe : chercher à se libérer de la dépendance affective vis-à-vis des autres par des moyens matériels condamne à régresser vers l’état de dépendance infantile, inextricablement lié à une incapacité à faire face à la réalité ordinaire, et sans en avoir conscience.

Le nœud du problème réside dans les fins et les moyens. Notre programmation évolutive est orientée vers la recherche de l’abondance, de la certitude et de la sécurité afin de nous permettre de nous reproduire avec succès, mais nulle part dans cette programmation il n’est prévu que ces fins soient faciles à atteindre. Au contraire, l’ensemble du système des gènes en interaction avec l’environnement social est conçu pour fournir à l’individu, et au groupe dans lequel il vit, les outils nécessaires pour survivre dans un environnement difficile, pauvre en ressources et parfois carrément hostile. Des outils qui nous permettent d’accomplir des tâches difficiles, de lutter, de surmonter des obstacles, de nous sacrifier pour les autres, de fournir des efforts considérables. Les objectifs facilement atteignables, à l’échelle de l’évolution, n’ont jamais été une réalité à laquelle il fallait faire face, ils n’existaient que dans les rêves.

Accomplir des tâches difficiles n’est toutefois pas une activité purement axée sur l’objectif, dont on peut se passer sans conséquence si les objectifs finaux sont facilement atteignables. 

Accomplir des tâches difficiles

Dans l’environnement où nous avons évolué, l’atteinte des objectifs finaux était rare, et la difficulté à les atteindre était si répandue qu’une sorte de système de récompense intégré pour accomplir des tâches difficiles en soi a dû être mis en place afin que l’espèce puisse survivre. 

C'est une réalité qui a été saisie par de nombreuses philosophies et religions à travers le monde, et celles-ci nous ont en effet fourni une grande partie du vocabulaire pour en parler. Obtenir ce que nous voulons nous procure un plaisir plus ou moins éphémère, mais les moyens exigeants que nous devons déployer pour atteindre nos objectifs apportent de la satisfaction, et se fixer des objectifs difficiles qui repoussent nos limites procure des satisfactions plus profondes ainsi qu'un sens durable.

Accomplir des tâches difficiles, surmonter des obstacles, se battre pour ce que l’on veut, savoir quand faire passer les besoins des autres avant les nôtres, faire des efforts, ne pas céder à la tentation, tout cela s’accompagne d’une multitude d’avantages intrinsèques. Cela nous donne un sens mûr de notre raison d’être, quelque chose d’utile pour mobiliser nos énergies innées. Cela nous donne un sentiment d’autonomie, en réalisant notre potentiel d’agir sur le monde et sur nous-mêmes. Cela nous donne un solide sentiment d’estime de soi, en nous permettant de savoir de quoi nous sommes capables. Cela nous donne un sentiment de valeur morale, celui d’être des personnes bonnes, ou du moins d’essayer de l’être. 

Ce sont là des satisfactions bien plus substantielles que les simples plaisirs d’avoir ce que nous voulons, mais elles exigent des efforts et la capacité de supporter la frustration. L’humanité a connu un succès extraordinaire dans la réalisation de ses objectifs, et la richesse permet de le ressentir encore plus vivement, mais ce succès – dont nous sommes les bénéficiaires mais auquel nous n’avons pas participé – a supprimé les efforts nécessaires pour atteindre ces objectifs, et ce faisant, nous avons peut-être involontairement compliqué notre accès à un sens profond de l’âge adulte, et encouragé un retour à l’enfance.

Lorsqu’il n’y a aucun effort pour atteindre quelque chose, cela se réduit à une coquille vide de plaisir, cela perd la valeur intrinsèque donnée par les ressources physiques et mentales que nous avons investies pour l’atteindre – rien qui vaille la peine d’être possédé ne s’obtient facilement – et, surtout, nous perdons notre valeur intrinsèque qui consiste à découvrir ce dont nous sommes capables. Nous perdons notre fierté et notre respect de soi. Si c'est là une situation courante et répétitive, nos vies deviennent stériles et nous nous sentons sans valeur, ce qui constitue une expérience intérieure douloureuse. Pour nous protéger de cette douleur, la valeur monétaire et les biens matériels s'empressent de remplacer la valeur intrinsèque, inondant l'esprit de plaisirs qui semblent tangibles et contrôlables afin de repousser la profonde insatisfaction. C'est là que réside le danger. Il est très difficile de résister à l'accès facile au plaisir immédiat, même en petites quantités, comme nous le dira n'importe quel toxicomane.

Tel est le dilemme des personnes très fortunées : ils ont facilement accès à quelque chose qui peut être utilisé comme l’une des drogues les plus puissantes qui soient, capable de les combler de plaisirs éphémères et de vider leur vie de tout sens profond, s’ils font ce choix. Et bien plus dangereuses que les drogues ordinaires et interdites, qui mènent à une vie de misère rejetée par la plupart des gens, les choses auxquelles la richesse donne accès sont admirées et enviées par notre société actuelle, de sorte qu’il n’y a pratiquement aucune pression sociale pour y résister.
 
Mais faisons quelques distinctions.

DIFFÉRENTS TYPES DE RICHESSE

Il s’agit bien sûr d’une tout autre affaire si quelqu’un a bâti sa fortune grâce à son travail acharné et à sa persévérance, comme un créateur d’entreprise, plutôt que si elle lui est revenue sans effort, comme c’est le cas d’un héritier ou d’un gagnant à la loterie. 

Le créateur d'entreprise éprouvera la satisfaction profonde d'avoir bâti quelque chose grâce à ses efforts, mais il pourrait être confronté à des défis importants à mesure que les occasions de plaisirs superficiels commenceront à abonder. 

L'héritier ou le gagnant de loterie se trouve dans une position bien plus difficile.

Certains parents fortunés estiment qu’il est important que leurs enfants s’habituent dès leur plus jeune âge à l’argent, aux privilèges et à l’accès aux biens matériels, afin qu’ils soient prêts le moment venu à hériter de la fortune ou de l’entreprise de leurs parents. Cette intention est sans doute bienveillante – bien que souvent inconsciemment motivée par le désir de projeter sur ses enfants son propre besoin d’une toute-puissance sans effort – mais c’est une erreur. La facilité et les privilèges sont des freins à la croissance psychologique. Y avoir accès dès le plus jeune âge a l’effet inverse de celui escompté : au lieu de préparer l’enfant à la richesse future ou aux réalités d’une entreprise, cela le condamne à rester éternellement un enfant, enchaîné aux plaisirs à court terme et coupé du contact avec la réalité ordinaire de ses concitoyens. 

Cela dit, certaines familles fortunées, très conscientes de ces dangers, forgent une éthique familiale fondée sur une profonde prise de conscience de leurs privilèges par rapport à la vie des autres, combinée à un sens profondément ancré de la responsabilité altruiste, qui leur permet de canaliser leurs ressources non pas vers la satisfaction stérile de leurs caprices individuels, mais vers un bien supérieur, en dehors d’elles-mêmes, comme aider leurs semblables, leurs communautés ou l’environnement.

Une fois les besoins fondamentaux satisfaits, c’est la lutte contre l’adversité qui donne un sens et une satisfaction à la vie, et non le fait d’avoir ce que l’on veut.

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