L'analyse et la réanalyse du psychanalyste

Motivations pour devenir psychanalyste
Les personnes qui cherchent à devenir psychanalystes sont généralement motivées par un désir profond d'aider les autres, qui découle d'un désir de se comprendre et de s'aider soi-même.
À quelques exceptions près, les psychanalystes et les thérapeutes de toutes les écoles de psychothérapie ont vécu des expériences précoces qui les ont fait souffrir au-delà des frustrations développementales courantes et tolérables. La douleur causée par ces expériences les a amenés à consacrer d'importantes ressources mentales à la réflexion sur leur souffrance afin de l'atténuer.
C'est à la fois une aubaine et un fléau pour tous les psychothérapeutes, une épée à double tranchant qui peut être habilement déployée à des fins thérapeutiques et/ou représenter de sérieux obstacles. De nombreuses écoles de psychothérapie le reconnaissent dans une certaine mesure, mais la psychanalyse est, de loin, l'école qui a le plus profondément reconnu l'ambivalence associée à la motivation de devenir psychanalyste, et la nécessité de l'aborder sérieusement. Elle ne peut être éludée.
Faire de nécessité vertu
Avoir vécu une souffrance émotionnelle qui dépasse la capacité d'un individu à l’élaborer au moment du développement où elle a lieu peut avoir de nombreuses conséquences, allant d'une maladie mentale tragique à des symptômes assez bénins ou à de légers handicaps relationnels. La plupart des conséquences se situent entre les deux, en fonction des événements, du moment où ils se sont produits, de leur durée, des personnes vers lesquelles on pouvait se tourner et de la résilience innée de l'individu.
Dans certains cas, cependant, la souffrance émotionnelle peut également conduire une personne à devenir remarquablement sensible et empathique à la souffrance des autres, à avoir une compréhension intuitive des aspects irrationnels de l'esprit, à être naturellement à l'écoute, et à être émotionnellement honnête, parce qu'elle-même a été confrontée à de dures vérités. Ce sont ces personnes qui seront attirées par les professions de soin, souvent une forme de psychothérapie, et ces attributs positifs, qui paradoxalement ont été renforcés par les mauvaises expériences, sont essentiels pour être un bon psychanalyste.
Dés défis spécifiques
Les vertus, toutefois, ont un prix, celui de la mauvaise expérience, qui aura inévitablement conduit, à un degré plus ou moins élevé, à des aspects trop défensifs de la structure de la personnalité du psychanalyste et à des schémas relationnels non bénéfiques. Presque invariablement, ceux qui souhaitent devenir psychanalystes ou psychothérapeutes sont eux-mêmes blessés.
Si ces blessures ne sont pas traitées en profondeur, elles entraveront l'efficacité du clinicien : elles créeront de larges points aveugles inconscients dans l'écoute, des choses que l'on ne peut pas percevoir ; elles entraînent des difficultés à séparer ses propres problèmes de ceux des patients ; elles peuvent conduire à une dépendance excessive à l'égard des patients pour un renforcement positif, évitant ainsi d'importants affects négatifs ; elles rendent difficile le maintien d'une attitude thérapeutique neutre, ferme et bienveillante ; elles peuvent nous remplir de sentiments d'inadéquation et de culpabilité ou, pire, d'indifférence cynique ; elles peuvent favoriser des attentes irréalistes en matière de traitement ou bien un défaitisme amer ; elles peuvent transformer une profession dédiée à la guérison de la souffrance en un outil pour se faire souffrir soi-même, et tôt ou tard, elles engendreront une forme de burn-out thérapeutique.
Comment aborder ces défis
Les psychanalystes ont très tôt reconnu ces risques et ont fait de la psychanalyse personnelle du futur psychanalyste l'un des fondements de la formation, l'occasion de travailler soigneusement sur ses difficultés pour améliorer sa propre vie et d'être capable d'assumer utilement la dynamique émotionnelle très subtile et en constante évolution entre le patient et le psychanalyste qui se développe dans le cadre du travail psychanalytique.
Quel que soit le talent naturel d'une personne, elle ne peut pas aider ou comprendre profondément les autres tant qu'elle n'a pas été aidée et comprise profondément par quelqu'un d'autre. En raison de l'expérience de la psychanalyse, de nombreux psychothérapeutes de différentes écoles recherchent également une psychanalyse personnelle pour eux-mêmes, même s'ils ne pratiquent pas la psychanalyse en tant que telle.
Les outils essentiels des psychanalystes sont leur propre esprit et leur savoir. Le savoir s'acquiert par des années d'études et une expérience clinique accumulée, dont il y aurait beaucoup à dire, mais dans un autre lieu. L'esprit du psychanalyste, avec toutes ses compétences et ses limites inhérentes, est affiné par l'analyse personnelle et la supervision, afin qu'il devienne un instrument finement ajusté capable d'entrer en résonance avec le patient, offrant ainsi un aperçu autrement inaccessible de l'esprit du patient.
Mais cela ne s'arrête pas là.
En raison de la nature de leur travail et de la grande variété de patients avec lesquels ils travaillent, les analyses personnelles des psychanalystes doivent être plus profondes et plus larges que celles d'une personne qui n'est pas un professionnel de la santé mentale, principalement pour deux raisons.
Formation continue
La première raison est que, bien que le but de toute psychanalyse soit d'être profondément transformatrice et d'aider quelqu'un à vivre une vie plus satisfaisante, pour un patient qui est également psychanalyste elle ne peut offrir qu'une expérience personnelle d'une vision théorico-clinique de la psychanalyse.
La psychanalyse contemporaine se caractérise par un pluralisme théorique vaste, riche et parfois déroutant, chaque théorie se concentrant sur différents aspects de l'esprit et les éclairant. Bien qu'il soit très utile d'étudier ces théories et de les incorporer dans sa pensée, c'est une tout autre chose que d'expérimenter personnellement leur application clinique. Quelle que soit la compétence ou la sagesse d'un psychanalyste, il ou elle ne peut pas offrir toute la richesse d'une connaissance de soi significative qui découle de l'application clinique compétente de ces théories par lui-même.
Bien qu'il soit probablement impossible d'avoir des analyses personnelles significatives avec des analystes de toutes les différentes écoles contemporaines de psychanalystes, il est fort enrichissant, tant sur le plan personnel que clinique, d'avoir au moins quelques expériences différentes. Elles tempèrent les idéalisations d'une quelconque école ou personne, offrent de nouvelles perspectives de pensée et de sentiment sur de vieilles questions, abordent les inévitables points aveugles des analyses précédentes et insufflent une nouvelle vie au processus.
Le plus grand atout du psychanalyste est d'avoir une expérience étendue et profonde de l'esprit, sous plusieurs angles différents, qui ont réellement eu une signification personnelle et ont conduit à un changement bénéfique. Aucune psychanalyse, elle seule, ne peut offrir cela.
Risques professionels
La deuxième raison pour laquelle les analyses personnelles des psychanalystes doivent être plus profondes et plus larges que celles d'une personne qui n'est pas un professionnel de la santé mentale est que toutes les professions de soin, y compris la psychanalyse, comportent le risque professionnel d'être constamment exposées à la souffrance des autres et à la façon dont cela les affecte. Bien que certaines professions tentent de nier cette réalité, car elle menace l’image d'un sauveur tout-puissant ––comme certains médecins, par exemple, qui aspirent à sauver des vies et sont pourtant régulièrement confrontés à la mort––, aucune n'est exempte de cette réalité.
En quoi cela concerne-t-il spécifiquement les psychanalystes ? Les psychanalystes doivent à la fois savoir garder une distance professionnelle et se laisser réellement toucher par leurs patients pour que leur travail ne soit pas un simple exercice intellectuel. C'est un équilibre très difficile à atteindre, jamais acquis définitivement, c'est un équilibre en mouvement constant qui change avec chaque patient et chaque séance... et l'exposition quotidienne à la souffrance des autres aura tendance à réactiver sa propre souffrance.
Tel est le paradoxe de l'esprit de l'analyste : pour être souple et efficace, il doit être ouvert à la gamme la plus large de pensées et d'émotions, mais cette ouverture même le rend vulnérable.
L'esprit de chacun se défend instinctivement contre la souffrance et, ce faisant, réduit sa capacité d'expérimenter. Les psychanalystes passent des années au cours de leur analyse personnelle, pendant ou avant leur formation, à élargir et à approfondir leur champ d'expérience, avec l'espoir d'améliorer considérablement leur propre vie et de leur permettre de comprendre profondément leurs patients. Mais cela leur offre rarement une immunité permanente. Le travail régulier avec les patients, et parfois des expériences de vie difficiles, peuvent, avec le temps, raidir certaines zones de l'esprit (ou les rendre trop lâches), créer des ornières confortables et bien connues, rétrécir le champ d'action pour éviter les questions épineuses, ainsi que réduire la curiosité et le désir de découvrir. Le travail du psychanalyste s'en ressentira.
Réanalyse
La supervision continue et la consultation de collègues, ainsi que la lecture et l'étude sont très utiles, mais parfois elles ne suffisent pas, et une réanalyse est nécessaire. Il n'est pas rare qu'après avoir suivi une formation rigoureuse et une longue première psychanalyse personnelle, la reconnaissance du besoin personnel de réanalyse soit une perspective décevante pour certains psychanalystes, qui brise l'illusion d'avoir acquis durablement une compétence, une compétence qui semble aujourd'hui moins disponible.
Au début de la psychanalyse, Freud a averti que la psychanalyse était une profession impossible et a suggéré une réanalyse tous les cinq ans. À l'époque, les psychanalyses étaient très courtes et, à mesure qu'elles s'approfondissaient et s'allongeaient, certains secteurs de la profession ont pensé qu'une seule longue analyse suffirait, créant ainsi l'idéal d'une personne "entièrement analysée". C'est peut-être le cas pour certains psychanalystes, ou est-il peut-être rassurant de le croire, mais d'autres ont fini par accepter humblement que l'impossible profession exige, à différents stades de la carrière, une réanalyse afin de devenir constamment un analyste.
Les psychanalystes aspirent à avoir un cœur profond et un esprit vif, mais ces qualités ne sont jamais pleinement acquises, elles doivent être constamment travaillées.